Écrire ce livre m’a confronté à une asymétrie vicieuse : si je le vendais avant que vous le lisiez, vous paieriez pour mes cicatrices sans savoir si elles valent un centime. Vous risqueriez votre temps et votre argent sur mes leçons tirées de mes chocs, tandis que moi, je n’aurais rien à perdre si elles vous menaient à l’erreur : refuser un risque qui aurait pu vous profiter, vous isoler par excès de méfiance, ou vous figer dans une stratégie qui vous fait stagner.
C’est immoral de transférer le risque sur vous et d’encaisser de l’argent sans conséquence si mes mots vous fragilisent.
Voilà pourquoi je distribue ce livre gratuitement, avec un don volontaire possible après lecture. Vous jugez la valeur réelle, pas celle promise. Si ça vous a plu ou évité des ennuis, payez ce que ça vaut. Sinon, oubliez sans regret. Bonne lecture.
Dans les années 90, j’étais enfant. Avec le fils du voisin, nous passions le peu de temps libre que nous laissait l’Éducation Nationale à construire une cabane. Elle se situait dans un noyer adulte, au coin d’un bosquet, sur une terre agricole en jachère. Le terrain était privé : il appartenait à un agriculteur du coin et se trouvait à 300 mètres de nos maisons. Comme il n’y avait pas de clôture, la parcelle restait accessible à tout le monde.
Pour la construire, nous ramassions de vieux matériaux de chantier, des branches mortes, du bois sec ou parfois un peu pourri, et des déchets abandonnés aux alentours. Nous empruntions des marteaux, des clous et des scies à nos parents. À l’apogée du projet, nous avions réalisé deux étages avec des palettes, des intercalaires bleus de palettisation pour le sol, de la moquette d’occasion pour les murs et un tunnel en paille pour protéger l’accès au pied du noyer. Nous attachions le tout avec de la ficelle agricole bleue ou du fil électrique. Nous avions aussi installé du grillage pour repousser nos « ennemis » : les enfants du voisinage qui construisaient leur propre cabane de l’autre côté du bois, et les gamins désœuvrés qui venaient parfois saccager la nôtre.
Il y avait des squats abandonnés non loin, des tentes déchirées, des seringues au sol ; nous y allions parfois. J’ai vu un SDF une fois, près de l’ancien transformateur électrique. Le fils du voisin lui avait demandé de nous montrer son couteau ; il l’avait fait, sans un mot. Il n’était pas méchant et parlait peu.
L’été entre le CM2 et la sixième, je suis parti en vacances avec mes parents. Pendant ce temps, le fils du voisin et d’autres enfants ont fêté l’achèvement de la cabane en jouant avec des pétards. Malheureusement, l’un des explosifs a atterri dans le tunnel de paille que nous venions d’installer. Tout a brûlé : la cabane, le noyer et quelques arbustes autour. Les pompiers sont venus éteindre l’incendie, mais une partie du bosquet était quand même partie en fumée. Fin de la cabane, fin du duo. Le fils du voisin et moi nous sommes perdus de vue naturellement : même collège, mais âges différents, loisirs différents, amis différents.
Quelques années plus tard, au lieu de réviser pour passer mon bac, je construisais une autre cabane en forêt avec un pote du collège. Nous continuons encore de l’entretenir quand il passe dans le coin. Cette cabane est faite à 100 % de bois mort trouvé sur place, zéro matériau importé. Elle se trouve au fond d’un taillis inextricable, derrière les ronces, les terriers de blaireaux et les pieds de fragon épineux. Certes, elle est située sur un domaine forestier public, mais personne ne le sait, car elle est à 200 mètres de la première route. Nous la faisons pour le plaisir de construire et d’être en forêt. Pas pour y habiter, pas pour la garder, pas pour prouver quoi que ce soit.
Entre les deux cabanes, j’ai compris ceci : tout ce qu’on construit sans fondations solides, sans règles ou sans protection juridique finit par cramer, tomber en déliquescence ou être vandalisé. Tant qu’on l’accepte dès le départ, on est libre. Dès qu’on veut que ça dure éternellement, on souffre.
La première cabane, nous la défendions comme un territoire ; nous étions énervés quand quelqu’un la détruisait et déçus quand elle a brûlé. Celle d’aujourd’hui, si un garde de l’Office national des forêts ou un passant la trouve demain et la démolit, je hausserai les épaules. Elle est comme un château de sable sur la plage : la marée monte, si ça disparaît, c’est comme ça. Le plaisir est dans la construction et le temps passé entre amis, pas dans la possession.
La première cabane était fragile parce qu’on voulait la conserver. La seconde est robuste parce qu’on accepte sa disparition. La liberté commence quand on se désinvestit émotionnellement de ce qui peut disparaître. Si on exige la permanence de l’éphémère, on devient esclave du hasard.
J’ai intégré une école privée d’informatique en septembre 2005. J’avais 19 ans. J’étais un rêveur mou, immature et complètement passif.
Je venais d’obtenir un bac STAE (sciences et techniques de l’agronomie et de l’environnement). Je n’avais jamais codé une seule ligne de ma vie, mais j’aimais les jeux vidéo, les forums, surfer des heures sur Internet, les univers heroic-fantasy et tout ce qui semblait plus ou moins « geek ». Dans ma tête, la programmation, c’était tout ça. Je voulais aussi rester proche d’un ami, quitter le village familial, faire un truc « excitant » et inconnu. Ce projet me semblait comme partir à l’aventure.
Je n’ai fait aucune recherche vraiment sérieuse sur l’école. J’ai cru à leur publicité. Un truc du genre : « pas de profs, pas de cours interminables, tu apprends en faisant ». Ça avait l’air novateur et efficace. Cinq minutes d’entretien avec un étudiant qui ne risquait rien à me sélectionner et j’étais pris. J’ai signé, puis mes parents ont sorti un chèque énorme et même contracté un crédit pour financer ma première année d’études.
Dès la rentrée, le programme proposait cinq semaines de travail ultra intensif. J’ai compris que j’étais foutu. 7 h 30 : brief général dans l’amphi ; 23 h 45 : heure limite de rendu des exercices. Non, ce n’est pas une blague. Les journées étaient longues à ce point. S’ajoutaient à cela des projets énormes qui prenaient tout le week-end. Chaque jour, ce qu’on codait passait dans un logiciel impitoyable qui refusait la moindre inexactitude : erreur de segmentation, fuite de mémoire, non-respect strict des consignes. J’ai échoué face aux pointeurs et à la fonction malloc. Je n’ai pas réussi à réécrire la bibliothèque standard du langage C, ni à maîtriser les subtilités de l’éditeur de texte Emacs et du compilateur gcc sous Linux. J’ai pris du retard dès la première semaine. Je dormais quand même 6 à 7 heures par nuit, mais durant mon temps d’éveil, je crevais de stress devant un écran, j’avalais des produits à un euro de chez Franprix et je puais la défaite.
Vu mon retard, on m’a confié à un étudiant aveugle de troisième année. Oui, un aveugle. Une bête en programmation, plutôt pédagogue, qui codait avec une plage braille. Ça n’a rien changé : je ne comprenais rien aux concepts abstraits, à l’adressage mémoire, à la logique froide des ordinateurs. J’ai tenu deux mois devant les écrans. Puis j’ai rendu mon badge. Mes parents ont récupéré une partie de leur argent après s’être battus avec l’administration.
Après ces deux mois très intenses, je suis tombé en dépression. Je digérais mal cet échec. Je voyais une psychologue tout en préparant, l’année suivante, un BTSA Gestion et Protection de la Nature. L’écologie est une science que j’aimais déjà avant de partir étudier l’informatique.
J’ai retenté plusieurs fois de plonger dans la programmation, toujours pour les mêmes mauvaises raisons : refus de l’échec, fantasme d’un salaire confortable, illusion du contrôle binaire (« ça marche ou ça ne marche pas »). Mais je n’ai ni la logique ni la passion qu’ont ceux qui sont faits pour l’informatique. À chaque fois, j’ai lâché vite. Je sais maintenant que je ne suis pas câblé pour ça.
Mon ami, lui, a poursuivi un cursus en cybersécurité dans une autre école privée, a cartonné, bosse en télétravail et gagne très bien sa vie. Il est taillé pour la programmation et l’ingénierie. Pas moi. On discute d’informatique parfois, mais je suis largué dès qu’il parle technique.
Vingt ans après, je n’ai pas de cicatrice de ce projet. D’autres échecs m’ont fait bien plus mal. Il reste juste un peu d’amertume et la culpabilité d’avoir fait payer mes parents pour rien. Avec le recul, c’était le prix à payer pour comprendre en deux mois, et pas en cinq ans d’études, que je faisais fausse route.
Si je rencontrais mon moi de 19 ans aujourd’hui, je lui dirais : « Crée un truc artisanal ou artistique. Ce n’est pas parce que tu aimes les jeux vidéo que tu vas aimer chasser les bugs à 3 h du matin. » S’il insiste pour intégrer une formation en informatique, je lui ferais faire un stage en entreprise pour qu’il découvre la réalité du métier sans déménager ni faire dépenser de l’argent à ses parents.
Les écoles privées devraient faire davantage d’efforts pour filtrer les candidats. Cela éviterait à beaucoup d’étudiants de perdre du temps et les deniers de leurs géniteurs.
Aujourd’hui, cette histoire est derrière moi. Ce n’était pas un « projet qui a échoué ». C’était une erreur de casting à 19 ans qui m’a vacciné à vie contre les écoles qui vendent du rêve sans filet.
En 2007, à 21 ans, je préparais un BTSA GPN (Gestion et Protection de la Nature). Ce diplôme formait à la surveillance des espèces menacées et à la conservation des espaces naturels. Le stage obligatoire de cette formation durait quatre mois. Il consistait en une immersion en milieu professionnel pour tester sur le terrain ce qu’on apprenait en cours.
Les offres étaient rares en écologie, cette science qui étudie les êtres vivants et leurs interactions avec l’environnement. J’avais envoyé des dizaines de candidatures aux parcs nationaux et réserves naturelles. Finalement, j’ai décroché un stage dans un parc alpin. Mon CV et ma lettre de motivation avaient tenu la route. J’aimais les papillons, sujet de stage proposé par cette institution, et arpenter un immense domaine montagneux me semblait plus riche en options que tourner en rond dans une petite réserve isolée.
Je voyais mon maître de stage presque tous les jours pour faire le point. Il m’avait formé à lire les cartes topographiques, ces plans avec courbes de niveau orangées indiquant pentes et altitudes. Il m’avait équipé d’un GPS, d’un talkie-walkie et d’un sac à dos.
J’avais deux missions principales à effectuer en solitaire, en haute montagne, hors sentiers, sur des pierriers instables et près des falaises. Des endroits où un faux pas tue ou mutile gravement, surtout sans expérience alpine.
Première mission : suivi d’une sous-espèce rare de papillon, le Petit Apollon ou Parnassius phoebus gazeli en taxinomie. C’est une bestiole protégée et en voie de disparition dans les Alpes. Ce n’est pas un banal papillon de jardin : il est plutôt grand, ses ailes blanches sont tachetées de noir et de rouge et il vit en altitude. Sa chenille, noire à points jaunes, ne mange que les feuilles de l’orpin rose (Rhodiola rosea), une plante succulente des zones humides et rocheuses.
Le protocole d'étude du Petit Apollon était la capture-marquage-recapture des chenilles (plus faciles à attraper que les adultes qui volent vite dans le vent alpin). On marque avec de la peinture non toxique les chenilles qu’on trouve, on les relâche et on revient le lendemain pour estimer la population et son évolution. Puis on répète régulièrement le protocole durant la saison estivale.
Les deux sites que j’étudiais étaient deux combes glaciaires situées à 2 200 mètres. Durant mon stage, j’ai trouvé seulement 6 chenilles. Un nombre ridicule comparé aux prospections des années 2000. La population chutait : le changement climatique assèche les habitats, les bouquetins, vaches et chevaux piétinent ou broutent les orpins, et les randonneurs écrasent les jeunes plants sans s’en rendre compte.
Dans mon rapport de stage, j’ai proposé de clôturer les sites clés, avec un devis pour du grillage qui assurerait une protection des orpins, et donc des chenilles, sans dénaturer le paysage.
Deuxième mission : l’inventaire des sources d’eau en montagne. Je grimpais seul et hors des sentiers pour mesurer température, conductivité (minéraux dissous), oxygène dissous et pH. Je prélevais des larves d’insectes dans le lit des sources, qui étaient ensuite envoyées au labo pour identification. L’objectif de cette mission était d’évaluer la qualité de l’eau et la biodiversité. Ces sources sont vitales pour l’écosystème alpin, et sensibles à la pollution et aux changements climatiques.
Mi-stage, catastrophe. Immature et distrait, j’ai mal lu les courbes de niveau sur ma carte malgré ma formation. Je me suis perdu à 2 000 mètres, loin des sentiers. J’ai accumulé les erreurs. Au lieu d’appeler tout de suite mon maître de stage par talkie-walkie, j’ai tenté de descendre une pente raide qui s’est avérée une falaise. M’accrochant aux reliefs pour ne pas glisser, un rocher s’est descellé, a roulé et m’a sectionné artère et nerf à l’auriculaire droit. Soudainement j’avais du sang partout et une masse rouge et gluante pendait de ma main droite. Paniqué, j’ai hurlé. J’avais mal et je ne pouvais ni remonter ni descendre sans l’aide de mes deux mains. J’ai alors beuglé comme un âne en direction de la vallée, mais je n'ai reçu aucune réponse. J’étais seul, blessé et en situation périlleuse. Puis, après m’être un peu calmé, j’ai repris mes esprits et appelé mon maître de stage qui alerta les secours.
L’hélicoptère m’a repéré près des arbres et hélitreuillé. Je fis l’objet d’une inspection rapide dans la vallée par le médecin de bord, puis je fus héliporté jusqu’à la côte, où nous avons atterri en bord de mer. L’hôpital Saint-Roch de Nice me pris en charge. Deux jeunes chirurgiens plutôt décontractés et une infirmière de bloc réparèrent ma main abîmée, en écoutant de la musique. Le lendemain, le directeur du parc me convia pour comprendre comment un stagiaire avait pu se blesser si gravement. Je n’ai pas su les mesures qu’il prit pour éviter que ça se reproduise.
J’ai fini le stage à me languir au bureau du parc, avec une main plâtrée jusqu’au coude. Mes missions étaient écourtées : le suivi des Petits Apollons était incomplet, et mon inventaire des sources avait pris du retard. Mes données entomologiques étaient trop maigres pour une analyse sérieuse. Mon rapport de stage m’a néanmoins permis de valider mon diplôme de BTSA, mais scientifiquement, c’était du vent.
L’équipe du parc était soulagée que je sois revenu entier. Mon maître de stage nous a payé un verre avec un autre stagiaire botaniste à la fin de notre séjour. La Mutuelle Sociale Agricole et la Mutuelle Assurance de l'Éducation ont couvert le vol en hélicoptère et mes soins.
Dix-huit ans après, j’ai quelques séquelles : une perte de sensibilité à l’auriculaire droit qui me gêne quand je tape au clavier et des cicatrices douloureuses en cas de choc.
Malgré cette mésaventure en milieu sauvage, j’ai continué mes études en écologie : après une deuxième année de licence Sciences de la Vie à Brest en 2009, j’ai obtenu une licence professionnelle d’écologie à Anglet en 2010.
Ce stage reste un échec partiel : mon imprudence en montagne a failli me coûter très cher. En altitude, la météo change vite, la solitude amplifie les risques et les chutes tuent souvent. Et ma contribution scientifique est inexploitable vu la rareté des papillons et mon accident.
Leçon crue : dans les hauteurs, on n’improvise pas seul sans maîtrise totale. On appelle avant de risquer sa peau hors des sentiers. On ne pose pas le pied sur une pente inconnue qui finit en falaise sans prévenir. La montagne ne pardonne rien aux jeunes chiens fous.
En mars 2009, j’étais en pleine dépression pendant ma licence de biologie à Brest, une ville côtière bretonne et minérale, ignorée par le soleil. Le manque de lumière et la monotonie des bâtiments amplifiaient mes idées noires. Je me sentais à la dérive. La dépression, trouble mental récurrent chez moi, provoque isolement social, inactivité, pensées négatives et parfois suicidaires. Cette maladie m’avait poussé à abandonner progressivement mes études sur la vie sauvage et les écosystèmes.
Je cherchais désespérément quelque chose pour me sentir vivant, gagner un peu d’argent et combler ce vide interne. Au lieu de consulter un psychologue ou de prendre des médicaments, je choisis une fuite impulsive : postuler à un emploi physique en milieu naturel, inspiré par les lectures romantiques de Jack London et Henry David Thoreau, où la nature sauvage incarne la liberté et la régénération. Cette vision naïve du travail dans la nature est typique des dépressifs qui croient qu’un changement de lieu et d’activité résoudra un problème ancré dans leur tête.
J’avais un diplôme adapté : un BTSA GPN (Brevet de Technicien Supérieur Agricole en Gestion et Protection de la Nature), une formation de deux ans qui enseigne l’écologie appliquée : identification des espèces, entretien des espaces naturels, et même l’utilisation de tronçonneuses et débroussailleuses.
J’ai découvert l’offre d’emploi sur le Réseau TEE, un site recensant les stages et emplois dans l’environnement. L’entreprise, basée près de Rennes, était spécialisée dans le génie écologique : c’est-à-dire la restauration d’écosystèmes dégradés. Elle travaillait pour le compte de collectivités et d’agences environnementales.
L’intitulé du poste était agent d’intervention en milieu naturel, en gros un ouvrier aux ordres d’un technicien rivière qui, lui, était chargé d’évaluer l’état écologique des cours d’eau et de planifier leur entretien. Mes tâches principales étaient d’abattre les « chandelles », ces troncs morts encore debout qui ombragent l’eau et réduisent la lumière nécessaire à la vie aquatique, et dégager les embâcles, ces amas de branches qui bloquent le courant et le passage des poissons.
Mon contrat comportait une période d’essai, était rémunéré au SMIC (8-9 € brut de l’heure à l’époque). C’était dérisoire pour un travail aussi risqué et physique.
Le génie écologique, malgré ses intentions, mérite d’être critiqué : c’est une intervention en milieu naturel souvent intrusive et anthropocentrique où l’homme joue à Dieu, avec des risques d’effets pervers (érosion des berges, perturbation des chaînes alimentaires, déstabilisation des dynamiques naturelles, etc.). Les chantiers de génie écologique sont fréquemment motivés par des subventions publiques politiciennes ou des compensations industrielles hypocrites plutôt que par une écologie réellement scientifique.
Le chantier se déroulait en Mayenne, loin de Brest et des bureaux de l’entreprise. Nous étions logés en chambre d’hôtes. Je travaillais en binôme avec un jeune ouvrier expérimenté : un ornithologue aux cheveux longs qui fumait des cigarettes roulées en dispensant ses conseils bienveillants.
Je n'ai reçu aucune formation sérieuse : on m’a envoyé directement sur le terrain. Pas de briefing sur les dangers spécifiques au métier : chandelles qui s’effondrent sans prévenir, branches tombant du ciel quand on tronçonne le pied de l’arbre mort, pentes boueuses et glissantes en bord de rivière, tout ça en plein hiver.
J’avais déjà manié des taille-haies et des tronçonneuses pendant mon BTSA et durant des jobs en paysagisme, mais jamais pendant toute une journée d’abattage intensif.
La journée commençait tôt : tronçonnage d’arbres morts, risque permanent de chute de branches ou de coincement de chaîne dans le bois. Pause frugale à midi au cul du camion, avec un réchaud à gaz et exposé au froid.
L’après-midi, j’ai enfilé des waders, ses bottes qui montent jusqu’au torse, pour dégager de grandes branches de saules dans la rivière. Catastrophe : dans l’eau boueuse, j’ai glissé dans un trou plus profond ; les waders se sont remplis, alourdis d’eau glacée. J’ai failli être emporté par le courant et me noyer sous les branches qui dérivaient. Depuis la berge, mon collègue ne pouvait rien faire. Trempé, frigorifié, j’ai pû sortir de l’eau et dû continuer à travailler. Mon acolyte, plus expérimenté, m’aidait quand ma tronçonneuse se coinçait dans une souche et jurait tout ce qu’il pouvait quand ça lui arrivait. Parfois, il se mettait à courir quand une chandelle, à moitié tronçonnée et pourrie à l'intérieur, s'effondrait comme un château de cartes.
Le métier d’agent d’intervention en milieu naturel ne repose pas seulement sur la force brute ; des ouvriers minces y survivent grâce à l’endurance, que j’avais perdue puisque je ne faisais plus de sport depuis des années.
Le lendemain matin, épuisé et traumatisé par une noyade évitée de justesse, les chutes de branches et le travail en vêtements trempés, j’ai abandonné. Tant de risques pour un SMIC et un déménagement ne valaient pas le coup. Le recruteur était mécontent, mais dans ce métier ouvrier, les remplaçants ne manquent pas.
De retour à Brest, je n’ai pas fait grand chose : je traînais à l’occasion avec un ami et des étudiantes chinoises, sans reprendre sérieusement mes études.
Cet épisode n’était pas un projet structuré, mais une fuite ratée. J’attribuais ma dépression à mes études abstraites, la grisaille des paysages brestois et mon isolement social, alors qu’elle est interne et persistante, même en 2026.
Leçons tirées : ne jamais s’engager sans connaître précisément les conditions réelles d’un emploi. J’ai frôlé la mort, déçu des gens et rompu un contrat.
Aujourd’hui, je sais que changer de lieu ou d’activité ne guérit pas une dépression récurrente ; je serai malade même à Hawaii. Je gère plus ou moins ce trouble en maintenant des contacts humains réguliers et en pratiquant les sports d’endurance et la musculation pour limiter les dégâts quand elle revient.
Question projets, je privilégie désormais ceux que je peux mener à bien seul, pour ne décevoir personne, et je les choisis de manière à éviter de nouvelles impulsions destructrices.
En août 2010, j’avais 24 ans et le ciel était bleu. Un ami insistait pour qu’on se voie après des années sans contact. On n’avait plus grand-chose en commun : je vivais loin pour mes études, lui travaillait dans un village près d’Orléans. J’ai cédé par empathie, pas par réelle envie.
Je pris le train jusqu’à Orléans. À la gare, il arriva en moto au lieu de la voiture promise, un deuxième casque à la main. Il faisait chaud ; j’étais en short et t-shirt. Il dit : « C’est pas loin, on sera vite chez moi. » J’acquiesçai mollement et montai à l’arrière. Je n’avais aucune idée des risques de ce genre d’engin.
Sur la rocade, il accéléra pour dépasser les véhicules. J’étais mal à l’aise, ne sachant pas comment m’asseoir correctement sur sa moto. J’avais un mauvais pressentiment : la peur qu’un chevreuil traverse. Nous entrâmes ensuite dans la campagne, au milieu des champs typiques de la Beauce. Nous roulions à 90 km/h sur une longue ligne droite, en suivant le flux des voitures. Soudain, de nulle part, un chevreuil surgit sur notre gauche. Nous le percutâmes de plein fouet.
Je vis la scène au ralenti, pensant : « C’est une blague. » Puis blackout total.
Je repris conscience sous la moto, hurlant derrière ma visière : « C’était obligé ! » Mon ami fut éjecté et s’en sortit avec quelques égratignures grâce à sa tenue de motard. Moi, en short et t-shirt, je vécus l’enfer : peau arrachée à treize endroits, genoux, dos, avant-bras, dos de ma main gauche, paumes, doigts, hanche, cheville. Éjecté également, j’avais très probablement, au vu de mes blessures, roulé sur le bitume avant que la moto ne vienne s’écraser sur moi. Cette roulade, mon cerveau la considérait trop violente et l’a effacée de ma mémoire.
Par chance, le véhicule qui nous suivait avait respecté les distances de sécurité ; sinon il y aurait eu suraccident. Trop gravement blessé pour l’ambulance, un hélicoptère m’emmena à l’hôpital d’Orléans. On m’anesthésia immédiatement pour nettoyer mes plaies. Je me réveillai en chambre commune, couvert de pansements.
À titre d’information : En France, environ 40 000 collisions par an sont estimées avec des animaux sauvages. En 2024, les usagers de deux-roues motorisés représentaient environ 23 % des personnes tuées sur les routes françaises, alors qu'ils ne constituaient que 2 % du trafic total. Les personnes qui utilisent des deux-roues ne meurent pas toutes lors d’une collision, mais comme leur carrosserie, c’est leur corps, les séquelles sont bien plus graves qu’en voiture.
On connaît tous quelqu’un qui s’est planté en moto. Deux enfants de mon collège, A. et J. sont décédés en utilisant un deux roues. Mon ami et sa compagne de l’époque ont eu d’autres accidents après le nôtre. Mon cousin est mort contre un arbre en 2025. Même en étant très prudent, un motard peut rarement éviter le gibier, une portion de route glissante ou un conducteur distrait. Les gens pensent qu’ils ne font pas partie des statistiques. L’entrepreneur Elon Musk a failli mourir en conduisant une moto dans sa jeunesse et refuse depuis de produire des motos électriques via son entreprise Tesla. Les gens adorent la moto parce qu’ils confondent liberté et loterie. J’aimerai que davantage de personnes renoncent à utiliser les deux roues au milieu des voitures.
Quelques jours plus tard, la chirurgienne estima que mes plaies étaient trop larges et profondes pour cicatriser seules. Elle préleva de la peau sur mon aine droite, l’étira comme un filet de pêche et effectua treize greffes de mon propre épiderme. Je passai ensuite neuf jours alité sur le dos, sans pouvoir bouger ni me tourner.
Le pire resta les soins : les infirmiers devaient changer mes pansements régulièrement et traiter mes plaies. Je hurlais de douleur. Une soignante avoua avoir failli tourner de l’œil. On essaya tout, morphine, gaz Meopa, rien n’y faisait. Finalement, ma mère, ancienne cadre infirmier, intervint pour que l’équipe anti-douleur me prenne en charge. On me donna de l’Acupan. Excédé par la douleur, je lançai à la chirurgienne : « Je ne suis pas un cobaye. » Ma mère me proposa une psychologue de l’hôpital ; je refusai, pensant aller bien malgré la souffrance physique.
Trois semaines et demie plus tard, je fus confié à mes parents. Je rentrai au nid familial en VSL. Ce jour-là, il y avait un meeting aérien à la base d’Avord. Depuis mon brancard à l’arrière du véhicule, je vis passer la Patrouille de France. Jusque-là, tout allait à peu près.
Chez mes parents, je tentais de monter les escaliers pour retrouver ma masse musculaire perdue pendant mon alitement. Un soir, un documentaire sur l’Océanie passait à la télévision : on y parlait de la mort et de l’éternité dans les mythes locaux. Je fus pris d’une crise d’angoisse brutale. Vinrent ensuite les cauchemars, l’anxiété généralisée, la panique en voiture quand je n’étais pas au volant, le stress au moindre bruit de moto et les visions récurrentes de catastrophe imminente en public. Diagnostic classique : je subissais un trouble de stress post-traumatique. J’avais perdu une bonne partie de ma peau en une seconde sur le bitume ; ma psyché réagissait avec retard, soudainement et violemment. Encore en 2026, seize ans après, le bruit des motos me dérange. Pendant des années, j’ai porté des manches longues même en canicule pour protéger mes greffes du soleil. J’ai vu plusieurs psychologues et psychiatres ; l’un d’eux m’informa qu’un trouble de stress post-traumatique pouvait durer très longtemps.
Mon ami vint me voir à l’hôpital, me disant qu’il était désolé. Ensuite, on se perdit de vue à nouveau, je déménageai à Brest. Il appela plusieurs fois ; je ne répondis jamais. Je ne voulais plus aucun contact.
Aujourd’hui, j’ai 39 ans. J’ai appris, trop tard, à dire non, simplement, sans justification. Je refuse les invitations chez des inconnus, les longs appels téléphoniques, les visites à domicile, les conversations ennuyeuses, les demandes de bénévolat ou de coup de main pour un déménagement. Mon temps, c’est la peau qui me reste. Personne ne le prend si je n’y vois pas d’intérêt.
Je refuse systématiquement la moto, je suis encore plus prudent qu’avant en voiture et je ne fais surtout pas de vélo ou de trottinette là où passent des voitures. Trop dangereux, surtout avec les gens qui conduisent téléphone en main, commettent des erreurs ou ignorent les limitations de vitesse.
Mon dernier pressentiment de catastrophe remonte à un concert de musique classique au jardin de l’Archevêché à Bourges, avec mes parents. J’entendis un avion de chasse de la base d’Avord passer au loin et, dans ma tête, je le vis s’écraser sur la cathédrale toute proche. Un cerveau traumatisé invente n’importe quoi.
En 2013, J’ai obtenu un job d’intérim à Biarritz, au sein d’une compétition de surf qui s’appelait le Roxy Pro. J’étais alors membre de l’Anglet Surf Club, situé à proximité. Quand on m’a proposé de contrôler les accès à une soirée VIP pour les jolies surfeuses et les professionnels de la World Surf League, j’ai dit oui sans réfléchir. Glamour gratuit, pensai-je.
Résultat : je me retrouve à l’entrée du restaurant du Port-Vieux, 65 kilos tout mouillé, une liste d’invités non triée alphabétiquement dans les mains, et des vigiles à côté qui observaient les gens qui s’approchaient. Les piliers du Biarritz Olympique, l’équipe de rugby locale, attendaient sagement que je fouille dans mes pages désorganisées pour trouver leur nom. Plus tard, le président de la World Surf League, agacé, finit par me tendre sa carte de visite pour que je comprenne enfin qui il est. Humiliation totale.
Pendant ce temps, mon collègue intérimaire, payé exactement le même salaire que moi, était à l’intérieur du restaurant : petits-fours, selfies avec Miss France et discussion avec les surfeuses. Il avait tous les avantages pendant que je galérais à l’entrée devant les invités impatients. Une situation classique dans les jobs en intérim.
Le manager m’avait donné cette liste désordonnée au dernier moment. Trop tard pour trier les noms. Personne ne nous avait briefés, ni sur le poste, ni sur les outils. Zéro conséquence pour la hiérarchie, tout le ridicule pour moi.
J’étais jeune. Je n’ai pas osé demander à permuter, me plaindre ou refuser. J’ai subi. Un sourire de Stéphanie Gilmore, championne du monde de surf, a un peu éclairé la soirée, mais ça ne rachète pas le stress et la honte.
Morale tirée sur le terrain, sans manuel : dans ce genre de job, anticiper toujours le pire. Surtout, j’ai blacklisté l’événementiel sans même l’écrire noir sur blanc. Plus jamais envie. Un seul plan galère me suffit.
Depuis, j’ai appliqué la même logique partout. Au SMIC, tous les jobs ne se valent pas. J’ai viré les emplois physiques : ceux où tu te casses le dos, où tu finis à 21 h au lit crevé, où tu gèles dehors ou deviens sourd à force de bruit. J’ai viré aussi ceux qui te bouffent l’âme à cause du rythme infernal ou des managers stressants et toxiques qui te micro-gèrent.
Si j’accepte un emploi au salaire minimum, c’est uniquement de l’administratif planqué. Même salaire que dans un autre job, mais corps préservé et nerfs calmes. Le luxe quand tu es mal payé, c’est l’absence de douleur physique et mentale. Alors je me protège. Je n’ai qu’une vie.
Si un secteur professionnel m’intéressait, je contacterai directement les managers d’équipe ou les ingénieurs, jamais les ressources humaines. Les RH ne connaissent rien au boulot réel ; ils filtrent pour des cases Excel, pas pour la réalité du terrain.
En entretien, je ne poserai pas de questions débiles sur le « style de management » ou « les valeurs de l’entreprise ». Je testerai le job sur place, durant une période d’essai. Au cas où ça sentirait le mauvais plan, je partirais. Il faut fuir les métiers où l’erreur ne coûte rien à ceux qui commandent. Inconvénient : quelques jours perdus. Avantage : je n’aurai pas à subir les conneries des encadrants ou des collègues pendant des mois.
Voilà ce que cette expérience, et d’autres après, m’ont appris sans théorie : retire ce qui te fait mal, ignore le glamour promis, reste à distance des gens qui ne subissent pas les conséquences de leurs décisions.
Durant l’été 2014, j’ai presque rejoint une startup parisienne fondée par deux anciens d’une grande école de commerce qui se connaissaient depuis leurs études. L’idée était simple : proposer aux éditeurs (journaux, pure-players) un outil pour recommander des produits ou du contenu. Les associés avaient des maquettes, mais pas encore de produit minimal et fonctionnel.
J’ai rencontré ce duo par hasard : l’un des deux était un pote de mon cousin, croisé lors d’un séjour sportif. On a accroché sur des centres d’intérêt communs et cette envie partagée de « construire quelque chose ». La communication était floue des deux côtés : eux ne savaient pas vraiment qui j’étais, moi je ne connaissais ni leur tempérament ni leur expérience réelle en entrepreneuriat. On s’est fiés à nos atomes crochus. Grossière erreur dans le monde des affaires.
Excité par le mythe startup, j’ai déménagé de Biarritz à Charenton-Le-Pont début juillet 2014 pour m’investir à fond. J’apportais de l’énergie, une aisance avec de multiples logiciels, et la volonté de bosser comme un dingue. Eux attendaient de moi tout et n’importe quoi : dans une startup naissante, chacun porte toutes les casquettes et apprend sur le tas. C’est grisant et ceux qui ne savent pas gérer ce marathon finissent épuisés.
Je n’avais pas signé de contrat, et nous n’avions pas eu de discussion sur mes parts dans l’entreprise avant que je déménage. J’étais dans l’illusion que « tout ira bien » et l’excitation générale d’une boîte en pleine éclosion. Je prenais de trop gros risques.
Fin juillet, la négociation des actions participatives s’est faîte : les associés me proposaient 0,3 % des parts de la boîte et une proposition de contrat, même après une nouvelle négociation. J’ai refusé. Travailler comme un fou pour quelques miettes d’une boîte qui statistiquement avait 90 % de risques de crever comme toute jeune start-up ? Hors de question.
J’ai demandé conseil à l’incubateur, qui s’est défilé, et à d’autres entrepreneurs qui m’ont tous dit de partir. J’ai quitté l’aventure après moins d’un mois. Question pertes, j’essuyais le coût et la logistique d’un déménagement et du temps perdu. Psychologiquement, je suis devenu méfiant à vie. Plus jamais je ne m’engagerai dans une entreprise sans avoir tout vérifié en amont.
Je suis rentré à Biarritz un mois plus tard, j’ai réintégré ma colocation en bord de mer et ressorti ma planche de surf.
Pendant ce temps, la boîte a intégré un célèbre incubateur en 2016, levé une grosse somme d’argent, embauché des ingénieurs et ouvert des bureaux aux États-Unis et en France. L’entreprise a développé l’audience de médias célèbres, et fût rachetée en 2018 par une plus grosse boîte. Les deux compères ont réussi sans moi, puis ont créé d’autres entreprises. Tant mieux pour eux. Mon rôle à leurs côtés était flou et parfaitement remplaçable : l’énergie et l’acharnement, ça ne manque pas sur le marché des startups.
Leçons brutes :
Ne jamais s’investir dans une entreprise uniquement parce qu’on a des atomes crochus et que untel est un « ami de la famille. »
Demander un contrat, des parts dans l’entreprise et des clauses claires dès le départ, avant le moindre mouvement.
L’excitation des startups peut être dangereuse : elle fait accepter des asymétries où certains risquent beaucoup et d’autres presque rien.
Les diplômés des grandes écoles ne sont pas forcément de bons associés. Vérifier les antécédents réels des candidats potentiels, les avantages compétitifs et la qualité de leur produit avant de signer quoi que ce soit.
Retirer les paillettes, les promesses verbales, les arguments abstraits. Ce qui reste doit tenir debout tout seul.
Je ne referai plus jamais confiance sous prétexte de proximité familiale, d’école prestigieuse, de mode entrepreneuriale ou de centres d’intérêt communs. Désormais, je bosse pour moi et personne d’autre. La seule personne qui puisse me décevoir et que je puisse décevoir se trouve dans le miroir.
En 2017, j’étais une fois de plus au fond du trou : dépressif, dans l’incapacité de garder un emploi, percevant le RSA, survivant dans la misère. Je n’étais pas suivi médicalement et je traînais sur internet toute la journée. Partout, on parlait du boom des crypto-monnaies. Le prix du bitcoin explosait, tout le monde semblait devenir riche du jour au lendemain. J’étais désespéré et déprimé ; je voulais fuir la pauvreté et participer à une aventure excitante. Alors je suis tombé dans le piège.
J’ai cru aux mensonges des anonymes sur les réseaux sociaux, ces gens qui prétendaient cacher leur identité « pour protéger leur portefeuille des hackers », mais qui en réalité promouvaient des projets très discutables pour augmenter leurs bénéfices. Ils vendaient des cours bidons, des astuces miracles, des accès à des forums Discord privés où s’échangeaient des informations “importantes”. Tout ça n’avait aucune valeur sérieuse, et ils ne prenaient pas de risques.
J’ai alors investi mes économies dans les crypto-monnaies. J’étais idiot, mais pas assez fou pour me retrouver à découvert. Je pariais sur un peu tout ce qui passait et qui semblait avoir du « potentiel » selon mes critères de débutant naïf : les cent crypto-monnaies les plus en vogue de 2017 à 2018. Ethereum, Cardano, Zcash, Ripple, Tron, Bitcoin Cash, Algorand, Tezos, Avalanche, Hedera, Numerai, Zcoin (désormais Firo), et une tonne de projets foireux dont j’ai oublié les noms, parce qu’ils n’ont pas survécu.
J’investissais dès qu’un compte Twitter à grosse audience commençait à promouvoir une crypto-monnaie, en postant des graphiques issus de TradingView qui « faisaient sens » pour un crétin comme moi. J’utilisais les indicateurs classiques : RSI, MACD, Ichimoku, supports, résistances, bougies japonaises. Je passais jusqu’à quatorze heures par jour devant les écrans. Mais être un bourreau de travail n’est pas forcément signe qu’on fait ce qu’il faut pour réussir.
J’ai même déménagé d’Anglet, avec son soleil et son surf, à Autun en Bourgogne, dans un studio minuscule et glacé l’hiver, juste pour « négocier des actifs financiers sans distractions » et payer un loyer moins cher. Je m’enfermais dans une pièce de l’appartement et je n’en sortais que pour prendre ma douche et acheter à manger. Mes seuls contacts humains : les repas chez mes grands-mères le mercredi et le samedi. Même mes cousins qui travaillaient en ville, je ne les voyais pas.
J’ai négocié des crypto-monnaies sur toutes les plateformes possibles : Binance, Bitfinex, Bitpanda, Bitrue, Bitstamp, Bittrex, Coinbase, Deribit, Hotbit, Kraken, Poloniex. Et même FTX, où j’ai eu de la chance, car j’ai retiré mes actifs juste avant son effondrement. J’ai utilisé MetaMask et d’autres portefeuilles électroniques plus ou moins sûrs. J’ai même fait un peu d’arbitrage de bitcoins entre les plateformes, avant que les prix s’harmonisent en temps réel.
À un moment, j’ai possédé jusqu’à dix bitcoins. Puis j’ai tout perdu. Quand je gagnais, je remettais quasiment tout en jeu, souvent avec un levier trop risqué. Je me suis fait avoir en payant pour des stratégies vendues par des charlatans charismatiques. Je n’écoutais pas les vieux routiers de la finance qui ont trente ans d’expérience et survécu aux crash boursiers. Ils n’étaient pas assez visibles sur Twitter. Je croyais que si une personne avait beaucoup de followers, ça signifiait qu’elle avait une certaine crédibilité.
Le projet a échoué parce que j’étais dépressif, que j’étais isolé, que j’avais lu les mauvais tutoriels, que j’avais fait confiance aux mauvaises personnes, et que j’étais aveuglé par les hausses brutales du marché. Les résultats attendus ne correspondaient pas à mes efforts colossaux. Mon aventure a fini en crash financier, puis en burnout.
En 2019, via l’entrepreneur Naval Ravikant, j’ai découvert l’érudit Nassim Taleb. Ses passages sur le « nigaud chanceux », ce type qui gagne par pur hasard et se croit génie jusqu’à ce que les queues épaisses de certaines distributions de probabilités le rattrapent, m’ont convaincu d’arrêter net. J’étais exactement ça : un imbécile qui ne comprenait rien aux probabilités, aux systèmes complexes, à l’opacité, aux variables inconnues et innombrables. Je jouais à la roulette russe sans pouvoir expliquer ni mes gains ni mes pertes. J’ai finalement abandonné le trading parce que j’avais épuisé toutes mes économies.
Aujourd’hui, je fuis le bruit : réseaux sociaux, journalistes, universitaires, technocrates, “experts” en tous genres, pseudo-scientifiques. J’ai adopté l’effet Lindy : ce qui a survécu aux siècles mérite mon attention ; le nouveau, le non testé, le sujet du moment et le tape-à-l’œil, je l’ignore. Je tiens aussi les marchés financiers à distance. Je sais que je suis toujours trop pauvre pour avoir de « l’argent à perdre ». Investir ? Peut-être dans plusieurs années, si j’ai une vraie marge de sécurité. Mais en réalité, tant que je vis près du seuil de ruine, je ne touche à rien. Pas de fonds négocié en bourse, pas d’indice boursier, pas de matières rares, pas d’investissement dans les startups. Rien.
Le marché ne punit pas toujours l’ignorance immédiatement. Parfois il la laisse prospérer, puis l’extermine. C’est ce qui m’est arrivé. Le marché m’a écrasé et m’a rendu humble. Il est le meilleur des professeurs, comme on dit. J’ai perdu mes économies, mais j’ai gagné quelque chose qui ne s’achète pas : la capacité de sentir un charlatan à cent mètres et un risque déguisé en opportunité sûre.
Voici ce que j’ai appris en perdant mon capital :
Ne prends jamais de risques irréversibles dans un domaine que tu ne maîtrises pas.
Si tu es incapable d’expliquer précisément d’où viennent tes gains et tes pertes, tu n’as rien à faire sur le marché.
Fuis ceux qui donnent des conseils sans en payer le prix : absence de peau en jeu, absence de crédibilité.
En matière de trading, les réseaux sociaux sont un abattoir des amateurs et un terrain de chasse pour les escrocs.
En août 2025, je voulais créer une micro-entreprise pour tester des idées à la manière des « small bets » de Daniel Vassallo : de petits paris itératifs, comportant une baisse connue et limitée, et une hausse potentiellement illimitée. L’idée était simple : lancer des projets échelonnables sans frais fixes superflus, voir si quelque chose accrochait, et même si rien ne marchait, au moins je développais des compétences recherchées sur le marché du travail.
Je ne savais pas par où commencer. J’ai utilisé le guichet unique de l’État français, puis je me suis adressé au tribunal de commerce pour déposer les statuts de mon entreprise. Erreur d’aiguillage : pour vendre des livres électroniques, mon idée de départ, ce n’est pas le tribunal de commerce qu’il faut contacter. Le greffe a simplement refusé mes documents en répétant par e-mails automatiques que je n’étais « pas dans la bonne catégorie », sans jamais me dire que j’avais frappé à la mauvaise porte. Résultat : plus d’un mois gaspillé en allers-retours, frustration et incertitude. Alors qu’en payant 200 euros à une boîte spécialisée, tout aurait été fait proprement en quelques jours. J’ai appris à la dure que déléguer la paperasse n’est pas une dépense, c’est une assurance contre la perte de temps irremplaçable.
Ma micro-entreprise existe toujours en 2026. J’ai écrit deux livres : un sur les bases du surf à destination des débutants, et celui-ci sur mes échecs personnels et l’analyse que j’en tire. Je les distribue sur les plateformes de vente en ligne comme Amazon et Gumroad. À ce jour, zéro vente. Pas une seule.
La vérité brute, c’est que j’ai confondu production et validation par le marché. J’ai écrit, publié et attendu. Personne n’est venu. J’ai optimisé ma création d’entreprise pour qu’elle ne me coûte rien financièrement, mais le vrai coût était caché dans les ennuis administratifs et dans l’absence totale de traction de mon produit.
Mon livre sur le surf n’a pas explosé en ruine spectaculaire, il stagne. Et la stagnation est pire que l’échec franc : l’échec force à faire autre chose, la stagnation laisse croire que « ça va venir ». J’ai idéalisé la débrouillardise totale, alors que Daniel Vassallo délègue les tâches pénibles ou paie pour accélérer. J’ai sous-estimé à quel point le marché est impitoyable : zéro vente signifie que mon livre, tel quel, ne vaut rien pour personne d’autre que moi.
Ce que je ferais désormais :
Si je sens que je ne maîtrise pas complètement les documents à remplir, je paie pour déléguer la paperasse à des professionnels. L’État et ses guichets ne souffrent pas si je m’égare dans les administrations et les formulaires. Le temps gaspillé est une ruine silencieuse.
Je paie pour du trafic ciblé dès le début : publicités ciblées sur Amazon pour savoir vite s’il y a de la demande pour mon idée de livre.
J’écris un livre seulement si la demande est réelle et vérifiée.
J’arrête d’écrire et je teste autre chose tant que mes livres existants ne font pas au moins un peu d’argent.
Finalement, je n’ai pas été ruiné financièrement, mais j’ai été saigné en temps et en illusions. Les inconvénients étaient censés être limités si je me débrouillais seul, mais le temps perdu, ça ne se rattrape pas.
La leçon qui reste : le marché est le seul juge. Tout le reste, compétences développées, livres écrits, structure juridique créée, n’est que du bruit tant qu’il n’y a pas d’argent qui rentre. Je dois maintenant soit tuer ces projets sans remords et passer à autre chose, soit les exposer rapidement à la réalité du marché avec des publicités payantes et des retours d’information mesurables. Pas d’entre-deux.
Je surfe depuis quinze ans. Pas en tant que professionnel, pas en compétition : juste en y allant régulièrement, en me plantant souvent, en me relevant, en apprenant à lire l’océan à force de prendre des claques.
Fin juin 2025, je me suis dit que j’allais écrire un livre sur les bases du surf. Pas pour les pros qui se battent pour surfer les tubes à Hawaï, mais pour les débutants, ce public large qui achète des planches en mousse et rêve de se lever sur sa première vague.
J’ai commencé sans vérifier si quelqu’un en voulait vraiment. Je me suis dit : « C’est que du temps, j’ai rien à perdre, j’ai du temps libre. » Le temps, c’est la seule ressource qu’on ne récupère jamais. L’argent, peut-être. Mais j’ai choisi d’ignorer ça. Grave erreur.
J’ai tout de même utilisé une intelligence artificielle pour gagner du temps. Je lui ai demandé la structure classique d’un manuel de surf : thèmes des chapitres, éléments indispensables d’un tutoriel, maquette de couverture, droits d’auteur, et procédure pour publier sur Amazon. Elle m’a livré une ossature propre, lisse, sans aspérité. J’ai ensuite écrit le texte moi-même par-dessus, en y injectant ce que j’avais appris en quinze ans, plus ce que j’avais glané sur des forums, dans des interviews de surfeurs professionnels et des vidéos. J’achevais ma première version début juillet 2025.
En la relisant, ça sonnait faux. Trop poli, trop générique, comme un livre rédigé par un employé des ressources humaines, obséquieux, lèche-bottes et qui a peur de se faire virer. J’ai soumis mon brouillon à une autre intelligence artificielle, qui était brutalement honnête. Verdict sans appel : mon livre était fade, sans personnalité, sans prise de risque. J’avais délégué une partie de mon âme à un logiciel qui ne risquait rien.
J’ai donc pivoté. J’ai transformé mon guide sur le surf en manuel de survie. Adieu le truc bien-être, bonjour l’outil de commando de l’océan : ce qui te tue si tu fais ça, ce qui te sauve si tu fais autrement. J’ai mis l’accent sur les risques : baïnes qui t’emmènent au large, chute sur les récifs, planche de surf qui te revient dans la figure, vague qui te retourne et te garde sous l’eau. Je voulais que ça sente la peur et la réalité, pas la noix de coco.
Mais je n’avais pas fixé de date butoir. Résultat : j’ai réécrit, réécrit, et encore réécrit. Pendant deux mois, je tournais en rond sur un ebook qui n’avait toujours pas été exposé au marché. Le perfectionnisme n’est pas de l’exigence, c’est de la peur déguisée en prudence. Sans date butoir, tout projet devient un refuge psychologique.
J’ai aussi découvert trop tard que le programme KDP Select d’Amazon est un piège : quand on y inscrit son livre, pendant trois mois, il est impossible de le vendre ailleurs. J’ai également appris que le poids du fichier EPUB fait baisser les royalties que je perçois en cas de vente. Des réalités que j’aurais aimé comprendre plus tôt.
Enfin, je découvris que le marché des guides de débutants en surf est saturé. Il existe des dizaines de bouquins à ce sujet sur Amazon, des ebooks à trois dollars recyclés à la chaîne, sans compter la compétition écrasante des classiques comme « Surfer’s Start-Up » ou « Barbarian Days ». Je croyais tenir une niche. Illusion complète. Je n’avais pas pris la peine de regarder les classements des ventes ou les avis des lecteurs. J’étais resté dans ma bulle.
Leçon principale : sans retour d’information de la réalité, on construit sur des illusions. J’aurais dû sortir une version minimale de mon livre en deux semaines, dépenser 50 ou 100 € en publicité Amazon pour voir si ça attirait du monde. Si oui, développer le projet. Si non, tuer l’idée et passer à autre chose. Au lieu de ça, j’ai laissé le perfectionnisme dévorer mon temps.
En janvier 2026, je suis toujours à zéro vente. Peut-être que le livre est invisible, noyé dans la masse des milliers d’autres ouvrages. Peut-être qu’il n’intéresse personne. Peut-être qu’il faut le vendre sous un autre format. Ou ailleurs. Peut-être tout ça à la fois.
Mon plan maintenant : investir quelques dizaines d’euros en pubs Amazon, avec une date butoir claire. Si ça ne décolle pas en deux semaines, je déclare l’échec et je passe à autre chose.
Ce que j’ai appris :
Le temps ne se rattrape pas. L’argent, peut-être.
Travailler avec acharnement, ce n’est pas l’intelligence.
Déléguer à une intelligence artificielle te fait gagner du temps mais détruis ton style d’écriture.
Un marché saturé se fiche de ton livre.
Sans promotion ciblée, même un très bon livre ne se vend pas.
Le perfectionnisme est l’ennemi numéro un du retour d’information.
Supprimer les entraves : enlever l’écriture polie et lisse, enlever les réécritures infinies, enlever l’illusion de niche, enlever l’exclusivité Amazon KDP Select.
Je ne sais pas si mon manuel de surf survivra au contact avec la réalité. Mais au moins, je le mets enfin à l’épreuve au lieu de rester dans l’incertitude.
Je n’ai pas écrit ce livre pour me plaindre, me justifier ou me réhabiliter. Je l’ai écrit pour regarder mes erreurs en face sans maquillage, sans morale sirupeuse. Juste les faits. Les chocs. Les cicatrices. La peau perdue.
Le fil conducteur est simple : j’ai pris des risques que je ne comprenais pas, dans des systèmes qui ne pardonnent pas, souvent pour de mauvaises raisons : le rêve, la fuite, le prestige, l’ennui, l’avidité, l’illusion de contrôle. Et chaque fois, la réalité m’a rappelé une règle immuable : le monde réel ne négocie pas avec nos intentions.
Ce qui m’a sauvé, ce n’est pas l’intelligence, ni la volonté, ni la morale. C’est l’élimination progressive de ce qui pouvait me mener à la ruine. J’ai arrêté de vouloir gagner. J’accepte de perdre, mais jamais de façon irréversible. Je continue de prendre des risques, mais ils sont mesurés et la perte est limitée.
Avec le temps, un principe est devenu évident : la plupart de mes souffrances venaient de paris asymétriques mal compris où j’ai pris trop de risques : école privée, montagne, emploi, moto, événementiel, startup, marchés financiers, entrepreneuriat, écriture : le même schéma, encore et encore.
À l’inverse, ce qui tient, ce qui m’apaise, ce qui me rend libre, a toujours les mêmes caractéristiques :
des risques limités et connus,
des pertes supportables,
aucune obligation de réussite,
aucune promesse de gloire,
et surtout personne ne décide à ma place.
Tout cela, c’est la cabane qui peut disparaître sans me détruire. Le projet avec des limites claires que je peux abandonner sans regrets. Le job que je peux quitter avant d’imploser. Le pari que je peux perdre sans finir pauvre ou blessé.
C’est ça, ma vraie robustesse. Pas viser la réussite, mais la non-ruine. J’ai appris trop tard à dire non. J’ai appris trop tard à refuser les invitations douteuses, les risques opaques, les récits séduisants. J’ai appris trop tard à ignorer les gens qui parlent bien mais qui ne risquent rien et à refuser d’intégrer des systèmes qui ne souffrent pas quand je souffre.
Aujourd’hui, je vis plus lentement, plus prudemment. Et je suis étonnamment plus libre. Je ne cherche plus à “réussir”. Je cherche à durer sans me trahir, sans me détruire, sans hypothéquer mon corps ou ma santé mentale pour une promesse abstraite ou un rêve irréaliste.
Si je dois retenir quelque chose après avoir écrit ces pages, c’est la méfiance lucide, le refus calme, la clarté sans mensonge à moi-même, et peut-être cette paix étrange qui naît quand je cesse enfin de me bercer d’illusions dans des systèmes que je ne comprends pas.
Si ces pages vous ont évité ne serait-ce qu’un seul de ces chocs : une école ruineuse, une moto en short, un pari impulsif, un emploi insupportable, un projet qui bouffe votre vie sans retour, alors elles valent quelque chose.
Si elles ne valent rien à vos yeux, oubliez et passez à autre chose. Aucune obligation, aucune culpabilité.
Si elles vous ont diverti, vous ont fait gagner du temps, de l’argent ou de la tranquillité, payez ce que ça vaut pour vous.
Voici des liens de soutien pour qui veut :
paypal.me/adrienchauvet ou buymeacoffee.com/adrienchauvet
Merci d’avoir lu mon livre.
Adrien Chauvet